L’ultime roman de Gary

Les cerfs-volants est le dernier livre de Gary, j’en arrive donc – déjà – au terme de ma relecture de son œuvre.

Avec l’âge, avec l’expérience, de lecture, de la vie, je me rends compte à quel point j’étais passé à côté de certains de ces romans la première fois. Comme Adieu Gary Cooper, ou Les cerfs-volants justement.

 

Avec l’ensemble de ses livres, je vois mieux aussi le fil conducteur, les ressemblances, voire les redites entre ses romans – ils me semblent souvent aller par deux. Et je vois mieux l’évolution, ou plutôt la révolution.

Avec cet ultime roman, nous voilà revenu à la seconde guerre mondiale, comme dans le premier roman de Gary Éducation européenne. Celui-ci mettait en scène les partisans, résistants polonais dans les forêts. Ici Lila, le grand amour de Ludo, est polonaise et une petite partie de l’histoire se passera en Pologne.

Et puis il s’agit aussi d’une histoire d’amours adolescentes.

Beaucoup d’idées récurrentes dans les romans de Gary. Bien sûr, la fameuse dignité que l’on situe mal en la mettant au niveau du cul plutôt qu’au niveau de l’esprit.

La mémoire et l’imagination qui se concurrencent parfois dans nos états d’âme.

Et la fraternité, que Gary semble porter en lui comme un autre peut porter sa croix.

Les cerfs-volants par Gary

Bouquet final de l’œuvre garienne, Les cerfs-volants échappe indéniablement à la pesanteur de la petitesse humaine pour s’élever et nous entraîner vers des sommets d’humanité et de fraternité !

Plus dure sera la chute…

 

Nous accompagnons Ludo au sortir de l’enfance dans les premiers pas de sa vie d’homme. De ses premiers émois amoureux donc, peu importe l’âge – lui a dix ans – peu importe la matérialité et la possibilité de cet amour.

Lila, petite polonaise à peine plus âgée que lui, ne s’imagine pas un avenir fade, vivant d’imagination justement, elle ne peut qu’avoir une grande destinée, ses compagnons de route avec elle.

 

Des compagnons de route, elle en a plusieurs.

Ludo, son amoureux, candide limite simplet d’aspect extérieur, à la mémoire maladive.

Tad, Son frère, savant mélange de cynisme et d’ironie qui lui permet de survivre à la dureté de cette époque, idéaliste dans l’âme et dans la peau.

Bruno, petit singe savant, joueur de piano d’exception, soupirant dévoué et effacé.

Hans, son cousin, soupirant avoué lui, opposition de faiblesse physique et de force de caractère et d’esprit.

 

Ludo se trouve séparé de Lila par la guerre, après l’avoir rejoint en Pologne quelques temps, il s’en retourne en Normandie où il prendra part à la résistance. Gardant son amour à l’esprit, il vivra avec elle entre mémoire et imagination.

 

Ce roman est émaillé de toute une galerie de personnages dignes de la commedia dell Arte, attachants et émouvants. Déconcertants…

Ambroise Fleury, le facteur timbré, inventeur loufoque mais lucide de cerfs-volants à haute valeur de lutte sociale et politique.

Marcellin Duprat, cuisinier du Clos Joli, qui lutte pour la grandeur de la France en cuisinant pour les Allemands.

Julie Espinoza, pute de son état, qui sauve sa tête grâce à son corps, l’inverse aussi d’ailleurs.

 

 

La narration de cette histoire d’amour sur fond de résistance par le petit Fleury – dans la famille, ils sont tous un peu fêlés et victimes d’un excès de mémoire – en fait un roman picaresque, renforcé par la finesse de Gary, dans l’écriture et dans la perception des sentiments.

 

 

« – … elle ne m’a pas quittée un seul instant depuis qu’elle est partie, et maintenant qu’elle est revenue, c’est une autre…

– Dame, mon gars. Tu l’as trop inventée. Quatre ans d’absence, ça laisse une part trop belle à l’imagination. Le rêve a touché terre et ça fait toujours des dégâts. Même les idées cessent de se ressembler quand elles prennent corps. Lorsque la France reviendra, tu verras la gueule qu’on va faire ! On dira : c’est pas la vraie, c’est une autre ! Les Allemands nous ont donné beaucoup d’imagination. Quand ils seront partis, les retrouvailles seront cruelles. Mais quelque chose me dit que tu vas la retrouver, ta petite. L’amour a du génie et il a le don de tout avaler. Quant à toi, tu croyais avoir vécu de ta mémoire, mais tu as surtout vécu d’imagination.

Il s’est marré.

-L’imagination, Ludo, ce n’est pas une façon de traiter une femme. »

 

 

Submergée d’émotions à quelques reprises, le sentiment fraternel peut être beau et triste à la fois, particulièrement à la fin du livre dans une scène que je tairai pour ne pas réduire sa force.

 

 

« Je ne haïssais plus les Allemands. Quatre ans après la défaite, ce que j’avais vu autour de moi me rendait difficile, cette routine qui consiste à réduire l’Allemagne à ses crimes et la France à ses héros. J’avais fait l’apprentissage d’une fraternité bien différente de ces clichés radieux : il me semblait que nous étions indissolublement liés par ce qui nous rendait différents les uns des autres mais pouvait s’inverser à tout moment pour nous rendre cruellement semblables. Il m’arrivait même de croire que, dans la lutte à laquelle je participais, j’aidais nos ennemis, eux aussi. On n’est pas nourri impunément par un homme qui a passé sa vie les yeux levés. »

 

 

On ne saurait mieux dire que ce livre…

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2 réflexions sur “L’ultime roman de Gary

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