Suivre les conseils : une nouvelle

Au gré de mes recherches sur l’art d’écrire, j’ai trouvé ce blog :

http://www.aproposdecriture.com/

J’ai parcouru à peu près la totalité des articles de la rubrique « conseils d’écriture » ; nombre d’entre eux m’ont fourni matière à réflexions.

L’auteure du blog, Marie-Adrienne Carrara, a proposé il y a quelques semaines un concours de nouvelles, dont les contraintes me semblaient abordables : long délai pour un texte court, une phrase d’accroche mais pas de thème.

Je me suis dit « pourquoi pas y participer ». Mais là, rien. Pas d’inspiration. Et puis pas le temps, pas la motivation pour le faire. Période de conseils de classe, donc de réunions qui alourdissent la semaine, période de fin d’année synonyme de démotivation des élèves et donc des profs aussi…

En début de semaine dernière, l’échéance m’est revenue en mémoire et j’ai trouvé qu’il serait bête de ne pas finaliser ma participation. Lundi et mardi, j’ai eu des réunions le soir : plus assez d’énergie pour m’y mettre après le repas. Donc j’ai commencé mercredi pour la clôture qui avait lieu vendredi soir à minuit.

 

Voici donc ce que j’ai réussi à produire pour l’occasion (et c’est en effet un réel effort de le proposer à la lecture, tant cela peut sembler impudique de se laisser lire…)

 

Expéditeur

C’était un matin comme un autre. Du moins, c’est ce que je croyais jusqu’à ce que j’ouvre cette lettre arrivée ce matin au courrier…

« Pas un regard pour moi malgré tous mes efforts. Je vais mourir de cette indifférence. Ils sont si nombreux à avoir droit à de l’attention et à des encouragements. »

Bien sûr, il fallait que je sois allé à la boite aux lettres avant de partir au collège. Et comme par hasard après une nuit d’insomnie pendant laquelle j’avais relu Lettres d’une inconnue de Zweig. C’est dingue. Je suis souvent confronté à ce genre de coïncidences. Quand j’ai lu Christine du King par exemple, j’ai eu un accident de voiture le lendemain. La direction de ma voiture avait lâché soudain sur l’autoroute. Et quand j’ai relu La promesse de l’aube de Gary, ma mère est morte. Bon, c’est vrai qu’elle était mourante avant et que c’est ce qui m’a incité à relire le livre…

Je me rendais au collège en pensant à mes classes. Deux sixièmes, deux cinquièmes et une troisième. Des élèves en difficultés, j’en avais bien dans toutes mes classes mais pas de ceux qui font des efforts au point de s’en désespérer. Quoique. J’ai déjà noté comme certains que l’on qualifie volontiers de fainéant ont l’air sincèrement convaincus qu’ils ont fourni des efforts incommensurables. Un peu comme moi qui avais l’impression d’avoir franchi l’Everest après mon ascension du Puy-de-dôme. Le manque d’habitude, on ne peut pas leur en vouloir.

En arrivant au collège, j’en étais là de mes réflexions, pas bien avancé. Après la récréation du matin, j’avais une de mes classes de sixième. Bonjour vingt fois. Asseyez-vous. Travail mental de début d’heure. La routine. Ponctuée de phrases routinières. Thomas, ouvre ton classeur. Charlotte, tais-toi. Benjamin, tiens-toi bien. Léo, ta chaise à plat. Ludivine, tourne-toi. J’ai râlé intérieurement quand un surveillant nous a interrompus au beau milieu des questions. Mais c’est moi qui avais oublié de valider l’appel alors je me suis juste excusé.

L’heure se déroula sans accroc mais me permit de réaliser que ce n’était pas mes petits sixièmes, forts de toute leur immaturité, qui étaient capables d’écrire les mots que j’avais reçus le matin même.

L’heure suivante, je la menais avec des cinquièmes et les observais de la même façon, préoccupé. Je les avais trouvés bien empressés de sortir leurs affaires, d’ouvrir leurs classeurs et de se tenir prêts dès que j’avais écrit le mot « exercices » au tableau. C’est seulement après un bon quart d’heure d’exercices au cours desquels je les trouvais là encore bien actifs dans la participation orale, limite survoltés, que je réalisai mon oubli : j’avais prévu un contrôle ce jour-là. Bien contents d’y échapper, pas un ne me l’avait rappelé.

A douze-treize ans, il se passe indéniablement beaucoup de choses pour certains. Certains mais pas tous ; ou pas tout le temps. La cinquième, l’âge de tous les changements, quand les enfants deviennent des ados, par à-coups… Et puis dans cette classe, beaucoup de cas difficiles : l’un ayant subi deux grosses opérations et dont le père s’était suicidé dans l’année, une qui avait été placée tout juste un an auparavant, ceux qui vivaient le chômage de leurs parents avec restrictions budgétaires à l’appui, ceux qui vivaient la séparation de leurs parents, quand ça se passe bien c’est le meilleur des cas, pour les autres c’est difficultés géographiques ou tensions permanentes le temps que les nerfs se relâchent, que tout cela soit digéré, autant par les adultes que par les gamins qui finiront par s’y faire si on leur en laisse la possibilité, on se fait à tout.

Mais pas un que je pouvais m’imaginer s’adresser à moi. C’est ce que je me disais en me rendant à la cantine. Pas un dans mes « petites classes ». Alors il ne restait que mes troisièmes et là le potentiel était bien plus fort.

La plupart des élèves de ma troisième, je les connaissais depuis plusieurs années. Et puis c’est une classe avec laquelle je m’entendais très bien, alors je plaisantais souvent avec eux, pas emmerdé par les problèmes de discipline alors pas de précaution à prendre. C’est ce que je disais à Fanny, ma collègue de français – qui les avait aussi et les connaissait bien étant leur prof principale – en commençant à manger.

« Tu crois vraiment qu’une de tes élèves de troisième est capable de t’écrire un tel mot. Tu me dis qu’il est écrit « Je vais mourir de cette indifférence ». Mais tu as vu comme ils parlent les jeunes aujourd’hui. Ils ne disent pas des trucs pareils.

– Ne crois pas ça. Moi je vais voir parfois leurs pages facebook, leurs blogs, leurs comptes twitter ou même les conneries qu’ils mettent sur youtube et compagnie. Ils adorent les citations. Des bouts de poésie, des répliques de films ou de romans aussi. Sans citer leur source bien sûr, c’est pas au point sur le droit à l’image mais sur la propriété intellectuelle non plus.

– Bon, déjà, tu peux essayer de reconnaître l’écriture.

– Ah mais non. C’est pas manuscrit. C’est imprimé. Écrit sans faute. Et pas signé…

– Ah merde… ironisa-t-elle. Mais sans faute. Si tu cherches une élève de troisième B qui ne fait pas trop de faute, ça réduit fortement le champ des possibles là.

– Ouais mais avec le correcteur orthographique, ça ne me semble pas très fiable comme piste.

Nous avons été interrompus dans notre discussion par l’arrivée de cheffe qui se demandait comment organiser une action pour mieux vivre ensemble. Certains ont suggéré « journée de la citoyenneté durable », d’autres « jour de la bienveillance » et je ne suis pas certain que tout le monde plaisantait…

Sur le temps du midi, nous avions une réunion pour un élève de cinquième : une commission éducative. C’est une sorte de conseil de discipline mais sans les sanctions. Chef-fe lit les rapports sur le comportement du gamin, récapitule tous les manquements au règlement, ce qui donne une impression de grand banditisme, genre multirécidiviste. Puis on écoute l’élève, ses parents. Là, on a soit une version édulcorée, parfois limite victime de harcèlement par les profs ou de complot généralisé, soit une surprise sans borne des parents, genre je découvre les faits et je m’étonne que mon cher petit soit capable de telles choses, soit une grande résignation souvent teintée de gêne parce que pour en arriver là, il est clair que les parents n’ont pas maîtrisé quelque chose et il reste pas mal de cas où ils en sont les premiers contrits.

Pour Allan, il s’agissait d’Allan ce jour-là, on était clairement dans le troisième cas ; il s’agissait de ses refus perpétuels d’obéissance – et visiblement la mère qui était présente en était la première victime – d’insolence et parfois même d’insultes envers les adultes, en particulier envers Émilie Gayet, sa prof d’histoire-géographie et notre jeune collègue stagiaire.

Émilie était très jeune, très belle et très généreusement fournie par la nature. Ce qui lui valait bon nombre de commentaires et de provocations de la part de nos jeunes élèves. Particulièrement les cinquièmes qui étaient visiblement très perturbés par leur propre changement de nature, de l’enfance à l’adolescence.

Allan dans un premier temps avait non pas nié les faits mais cherché à minimiser sa responsabilité. Pas de chance pour lui, j’étais présent lors de sa plus belle gaffe, le jour où il a dit « quelle salope » en parlant de sa prof. Il ne s’adressait certes pas à elle mais il était assez malin pour savoir qu’il le disait suffisamment fort pour qu’elle l’entende. Ce qui rendait donc la chose intolérable. Je lui faisais donc remarquer cela en remettant les choses à leur place et Émilie, soutenue en ce sens, ajouta qu’elle avait été choquée de ces paroles inadmissibles.

Mais Allan était malin, je l’ai déjà dit, et il scotcha tout l’auditoire en disant que ces mots lui avaient échappé, qu’il n’aurait pas dû les dire, mais que c’était sorti tout seul à cause de la déception d’avoir zéro à son devoir sans un mot de compassion de la prof qui une fois de plus, selon lui et mot pour mot, « avait manqué de considération pour lui ».

Émilie en fut immédiatement affectée et elle s’excusa presque de n’avoir effectivement pas eu un mot gentil pour son élève, qui, il faut le rappeler, avait rendu copie blanche…

Émilie avait bien sûr l’excuse de son inexpérience ; mais elle passait vraiment trop facilement d’une attitude de certitude à celle d’une remise en question personnelle. L’une comme l’autre peuvent être utile, mais certes pas simultanément, la solidité étant une qualité essentielle devant les mômes, qui, d’une manière instinctive sûrement héritée d’époques lointaines, ne pardonnent pas la faiblesse.

A la sonnerie, bien que la réunion ne fut pas tout à fait terminée, je m’excusai et rejoignis mes troisièmes. En arrivant devant ce que l’on pourrait appeler un rang si c’était dix par dix, je repensais au courrier du matin et observais les filles. Ludivine était particulièrement à fleur de peau cette année. Elle adoptait souvent des attitudes de séduction et correspondait donc bien au profil que je cherchais. Mais depuis quelques semaines déjà elle avait un petit copain dans la classe, alors ça ne cadrait pas.

Soudain, en plein milieu d’une équation, l’alarme retentit. Je réfléchis vite fait : avais-je encore oublié une info sur un exercice d’évacuation ? Sûrement. Ou bien c’était une fausse alerte, un petit rigolo qui avait déclenché l’alarme, cela faisait bien longtemps que ce n’était pas arrivé. Je dis aux élèves de rester calme, de se lever et de sortir dans le calme, en me dirigeant moi-même vers la porte après avoir éteint la lumière du tableau. Tous les élèves s’étaient levés, pas un ne parlait et quelques uns s’étaient eux mêmes rapprochés de la porte, mais ils s’étaient arrêté à deux mètres de celle-ci. Au moment où j’allais mettre la main sur la poignée, Alexis me dit alors :

« Mais monsieur, il faut pas sortir là si c’est confinement. »

En effet, ce que mon cerveau avait traduit comme une sonnerie consistait en une voix un peu métallique qui répétait sans cesse « alerte confinement – alerte confinement – alerte confinement… » Merde, aucun souvenir qu’un exercice de confinement ait été prévu et ça je m’en serais rappelé, ça aurait fait parlé en salle des profs. Bon, paniquons pas, me suis-je dit.

« Très bien. Vous êtes vigilants, bravo. Bon, mettez-vous tous par terre et ne faites aucun bruit. »

En annonçant ces consignes, je fermai les volets tout en gardant l’œil sur les jeunes. Ensuite, je m’assis à côté d’eux.

« Vous fermez pas la porte à clé, m’sieur ? questionna Alexis.

– Si, répondis-je en m’exécutant.

Le problème, c’est que les élèves avaient dû se dire qu’il n’était pas normal que je fasse autant d’erreurs et certains commençaient visiblement à stresser. En les observant tour à tour, je repérai Hugo. Il était très isolé dans cette classe. Dans toutes les classes, depuis trois ans, il était très isolé. Il avait bien des potes, mais pas de vrai ami. Il était à part. Efféminé. A cet âge, c’est compliqué. Et il n’était pas doué en maths du tout. Il m’appelait souvent d’ailleurs pour me poser des questions sur les exercices. Je l’avais envoyé boulé quelquefois parce que je trouvais qu’il n’en foutait pas lourd et qu’il surjouait le côté sérieux en classe pour se mettre les profs dans la poche à défaut d’avoir des copains dignes de ce nom. Peut-être étais-je un peu injuste avec lui.

La voix de cheffe qui, en frappant à la porte, annonçait que l’exercice était terminé me sortit de mes réflexions. Le temps que tous les élèves retournent à leur place, de laisser les échanges retenus exploser puis se calmer puis s’éteindre d’eux-même, il ne restait que quelques minutes avant la sonnerie. Donc nous passâmes ces quelques minutes à échanger un peu sur l’alerte, sans rien dire de bien intéressant, juste le temps de faire retomber la pression.

En fin d’après-midi, je retrouvai Émilie. Elle n’en menait pas large, se sentait en partie responsable de l’attitude qu’Allan avait envers elle. Je pris donc le temps de discuter avec elle. Je la rassurai et essayait de la rebooster en parlant de ce qui marchait bien. Je lui dis que se remettre en question était un signe d’un grand professionnalisme et d’une grande maturité dans le métier. Que c’était très bien qu’elle le fasse mais qu’il fallait juste qu’elle apprenne à le faire au bon moment, c’est-à-dire pas en pleine réunion, pas devant un élève en tout cas, et même pas en cours d’année scolaire c’était le mieux. Elle me dit être rassurée de ce que je pensais d’elle, qu’elle se demandait justement quelle opinion je pouvais avoir sur elle. Je réaffirmai donc que j’avais toute confiance en elle et pour le lui prouver, je lui parlai de la lettre reçue le matin même et de mes interrogations sur Hugo, puisque c’est une classe qu’elle avait aussi, elle le connaissait.

« N’importe quoi, il est pas efféminé, il est juste maniéré, me dit-elle d’un air agacé, à mon grand étonnement.

– Mais ce n’est pas deux façons de dire la même chose ?

– Non. Visiblement quand tu dis efféminé, tu penses homosexuel. Et Hugo lui, il est juste maniéré. Comme une fille peut-être garçon manqué en aimant les garçons quand même. Un mec peut-être maniéré en aimant les filles quand même. D’ailleurs, Hugo, je l’ai vu en ville avec une fille du collège privé à se tenir par la main et à s’embrasser à pleine bouche.

– En même temps, c’est pas parce qu’il galoche une fille qu’il est pas homo. Peut-être qu’il se cherche, dis-je sans conviction, histoire de paraître moins con.

– T’as raison. Tu vois, on peut tous les deux avoir de gros préjugés…

– Ouais. Mais moi, du coup, j’en reviens à mon point de départ. Je sais pas du tout quel élève a pu m’écrire cette lettre.

Émilie baissa la tête avant de dire :

– C’est moi.

– Quoi ?

– C’est moi qui ait écrit la lettre.

– Quoi ? Mais c’est complètement con d’écrire une lettre anonyme quand tu peux me parler tous les jours. Faut vraiment être immature.

– Ah ben tout à l’heure tu me disais au contraire vachement mature… Tu peux pas changer d’avis si vite. Tu crois que c’est facile de te parler, pour te faire comprendre ce genre de choses ?

– Ben ouais. Regarde : Tu veux venir boire un verre à la maison ? Je pense que ça te feras du bien de parler d’autre chose que du boulot, de te changer les idées. Surtout qu’on est même pas obligé de parler.

– C’est comme ça que tu abordes les femmes ? Et c’est moi qui suis immature… »

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